Textes primés


2014 : Concours de textes sur le thème de l’Halloween


Le département de Langue et littérature a organisé en octobre 2014 un concours de création littéraire sur le thème de l’Halloween.  

Premier prix

«Une fois l’an», par Charlène Grenier

Les paupières fermées, les bras étendus au-dessus de ma tête, je sens le vent pénétrer ma peau et mon corps avec la même obstination qu’une marée montante. Je n’ai pas envie de bouger et des frissons me secouent à des intervalles de plus en plus rapprochées, comme une espèce de compte à rebours. Je sais que je dois me lever, on m’attend à la maison, je sais que je dois revenir ce soir, on me l’a répété au moins mille fois, pourtant je n’esquisse pas le moindre mouvement pour me lever et reste étendue par terre, mes cheveux mêlés de terre et de feuilles humides. Mon manteau repose sur la roche là-bas, mes souliers pendent par les lacets à une branche où je les ai attachés. Mes bas sont partis au vent, mon chandail de laine est plié sous ma tête en guise d’oreiller et mon jean mouillé ne m’est d’aucune protection contre l’air glacé d’automne qui me fouette avec vigueur et qui me pénètre jusqu’à l’os.
Des cris m’appellent, mais je les ignore. Je n’ai pas envie d’y aller. Je sais ce qui m’attend. C’est la même chose depuis des années. Parce que l’Homme est égoïste, je dois me lever.
Le froid m’enveloppe, me ronge, mais je ne fais rien pour bouger. Je voudrais rester ici pour toujours, m’éteindre avec la nuit et profiter de cette nuit pour m’évader dans l’immensité du monde.
Je me relève enfin, enfile mes vêtements éparpillés et secoue mes cheveux. J’entends les cris qui deviennent plus féroces et qui retentissent avec plus de force, puis je m’enfonce entre les branches et les buissons. Un petit chemin de terre battue m’emmène vers une maison grise et délabrée et je m’approche d’une fenêtre sale pour regarder à l’intérieur de la maison.
Trois femmes et un homme se tiennent autour d’une petite table ronde recouverte d’un drap noir. Ils sont tous habillés de noir et leur visage exprime l’angoisse. L’une des femmes me voit et se lève brusquement, la bouche ouverte dans un cri muet. Tous se tournent vers moi, mais je suis partie, je me dirige vers la porte qui donne sur la cuisine et où m’attend la femme à qui je dois mon existence. Elle m’envoie dans le salon, l’air indifférente.
On m’accueille avec des larmes, on me serre dans ses bras et on embrasse énergiquement mes joues. Je les laisse faire, ignore leur parfum étouffant et leur peau chaude et suintante de sueur. Ils sont habitués à la froideur de ma peau et à mon manque d’enthousiasme. Ils acceptent même l’odeur pestilentielle qui s’échappe de moi, mais ils sont incapables de poser les yeux sur la marque sur mon cou et me demandent de mettre un foulard. J’obéis. Ils me parlent avec bonne humeur. J’ignore de quoi ils parlent, je n’écoute pas et je ne veux pas entendre.
En fait, j’aurais voulu rester morte. Cette nuit-là, après m’être passée la corde au cou, j’aurais voulu ne plus jamais me relever.

 

Deuxième prix

«Mystérieuses disparitions à Précieux-sang», par Isabelle Landreville

MYSTÉRIEUSES DISPARITIONS À PRÉCIEUX-SANG

Par William Harker

Depuis quelques années, les policiers de la région de Bécancour sont aux prises avec un phénomène inexplicable. La nuit avant l’Halloween, cinq personnes de la communauté disparaissent sans laisser de traces, ce qui mystifie les autorités locales et la population en général.

«On a peur!» sont les seules paroles qu’une jeune mère de famille du petit village près de Trois-Rivières a bien voulu nous dire. Contactés par le maire de la ville, le Journal a dépêché une équipe sur le terrain afin de tenter d’élucider ce mystère.
Depuis 10 ans, les policiers de la région enquêtent sur ce phénomène qu’ils qualifient d’inexplicable. Questionné sous le sceau de l’anonymat, un policier nous révèle que malgré toutes les précautions prises chaque année, il y a toujours cinq personnes qui se volatilisent la nuit du 31 octobre. Il ajoute, sourire en coin, qu’il commence à croire à une malédiction pour cette municipalité.
Maire de Précieux-Sang depuis deux ans, Érick Strige a eu beau instaurer un couvre-feu et ouvrir les portes de l’hôtel de ville cette nuit-là, et ce, depuis qu’il est d’office, le 1er novembre au matin, sa ville a cinq citoyens en moins. Le maire s’explique mal ce qui se passe «On fait notre possible mais on ne comprend pas. Pourquoi cinq? Et pourquoi cette nuit-là?»

CANULAR OU NON?
La question se pose. Ce petit village est pourtant sans histoires. Tout le monde se connaît et peu de gens ont entendu parler de Précieux-Sang. Les autorités qui enquêtent sur l’affaire ont d’abord cru à des fugues, des abandons de famille mais les disparitions ne concernent jamais une seule catégorie de gens. Ils ont ensuite envisagé la thèse de l’enlèvement mais celle-ci a vite été abandonnée puisque aucun étranger n’est venu s’installer dans la ville dans les jours précédents les disparitions.

HISTORIQUE DE PRÉCIEUX-SANG
Fondée en 1904, la municipalité est restée pittoresque. Bien qu’elle ait été construite sous l’opposition aux frais encourus pour les infrastructures, l’architecte Caron de Nicolet a le mandat de faire les plans d’une église. La population est restée stable et la ville n’est pas transformée par les industries. Bref, une petite ville sans histoires qui, avec ses croix lorgnant les routes rurales, semble tout droit sortie d’un roman de Nicholas Sparks. Le seul hic, c’est que la nuit du 31 octobre, ce même village avec ces évènements inexplicables semble sortir cette fois de l’imagination de Stephen King.

LE JOURNAL EST SUR LE COUP
Cette nuit, malgré les mises en garde des autorités, mon photographe et moi serons sur les lieux afin de tenter d’élucider ce phénomène qui bafoue les autorités. Soyez des nôtres demain pour suivre notre enquête.

NDLR : Après la remise de ce reportage, nos journalistes se sont rendus sur les lieux. À l’heure de tombée, nous n’avions aucune nouvelle. Veuillez contacter les autorités si vous savez où ils se trouvent.


Troisième prix

«Des invités indésirables», par Alyson Côté

Je déteste les enfants. Vraiment, ils me sont insupportables. Que ce soit leurs paroles, leurs actes ou le simple fait d’en avoir un près de moi dans un restaurant, qui chiale et rechigne devant son assiette, tout ce qu’ils font et sont m’importune au plus haut point. Alors, d’en voir des dizaines déambuler dans les rues, criant et riant, courant et cognant comme des petits effrontés aux portes des gens pour qu’émender des sucreries, ça me met hors de moi. C’est pourquoi à chaque année, je m’enferme à double tour et je ne réponds pas à la porte, ni même jette un coup d’œil pour apercevoir les gamins dans les rues sombres. Je me cloître et j’attends que la garderie aille se coucher pour enfin décompresser. Quand je vous disais que je détestais les enfants !
Cette année ne fait pas exception, et dès six heures, je ferme la porte et les lumières, à l’exception de celle de ma chambre, et me cache dans celle-ci, à l’étage. Habituellement, avec la lumière de l’entrée éteinte, j’ai le droit à la paix d’autant plus que je suis seule, car mon mari est toujours parti pour Chicago, pour un travail. Aucun n’enfant ne vient à une maison non-décorée où toute forme de vie est absente. Habituellement...
Pourtant, quinze minutes après m’être confortablement installé dans mon lit, quelques coups sont faiblement cognés à ma lourde porte de bois. Je soupire légèrement et je reporte mon attention sur ma lecture.Après tout, ils sont les premiers et vont bien finir par partir. Et en effet, j’entends des pas redescendre mon balcon et ils partent.
-toc. toc. toc.
Je plisse mes paupières avec rage. Ça fait quatre fois en dix minutes. Quatre fois que quelqu’un fait craquer le plancher du balcon cogne à ma porte, et tourne les talons immédiatement après. Contre ma volonté, je décide de tendre l’oreille, et je n’ai pas besoin d’attendre plus que deux minutes avant qu’un autre morveux mette le pied chez moi. Encore une fois, le plancher crisse aussitôt, et je perçois une faible voix criarde, digne d’un gamin en bas âge.
C’en est trop. Je décide de voir ce qui cloche, mais les lumières éteintes m’empêchent d’y voir quoique ce soit. D’un pas bourru, je descends l’escalier menant au rez-de-chaussée, et mon cœur s’arrête un instant lorsque le téléphone se met à sonner. Je décroche, le pouls au bord des lèvres. C’est ma voisine d’en face, qui me demande si mon mari est déjà revenu de voyage d’affaire. Avec un peu de confusion, je lui réponds que non, il est parti depuis une semaine, mais qu’il n’est toujours pas rentré. Après un moment de silence, celle-ci me demande nerveusement qui est l’homme sur mon balcon, déguisé en épouvantail, donnant des bonbons aux enfants du quartier. Ma respiration se coupe. Mon sang se fige dans mes veines. Et j’entends la porte de ma maison s’ouvrir,

puis se fermer.